« JUSTE UN PAYSAGE, ÇA N’EXISTE PAS » (1)

 

Les plasticiens de la Caraïbe entretiennent-ils une relation spécifique avec le milieu environnant ? Comment abordent – ils la question du paysage dans leurs créations ? Comment renouvellent-ils la tradition de la représentation du paysage ? Développent-ils d’autres rapports avec leur environnement naturel, land art ou activisme écologique ? Le traitement pictural ou photographique caribéen contemporain rejoint-il la vision d’auteurs caribéens contemporains comme  Aimé Césaire, Édouard Glissant, Derek Walcott ?

Peut–être devrions-nous commencer par nous demander si un paysage correspond à une réalité qui existe en soi ou bien s’il est avant tout une représentation mentale ? Est- ce que, comme le dit Simon Schama dans Le Paysage et la Mémoire : « Les paysages sont culturels avant d’être naturels. Ce sont des constructions que l’imaginaire  projette sur le bois, l’eau, le rocher. On ne voit jamais un paysage, on le revoit ; il est là, gravé en nous par les récits, les mythes collectifs, les images les plus diverses, des gravures aux tableaux, des cartes postales aux films (2).

D’après certains anthropologues, on  serait susceptible de percevoir un paysage uniquement dans les cultures qui ont développé une tradition de représentation du paysage, plus précisément en Europe et en Extrême – Orient. Car l’œil ne distingue un paysage dans la nature que s’il est familier de la tradition de la représentation du paysage. Nous n’appréhendons donc pas l’environnement naturel de la même manière selon que nous appartenons ou non à une société de paysage. Ces dernières se caractérisent par l’existence d’un ou plusieurs mots pour le désigner, par des représentations littéraires ou picturales, par la valorisation esthétique de la nature,  à travers l’art du jardin.

Les sociétés caribéennes se classent-elles dans cette catégorie des sociétés de paysage ? Répondent-elles aux critères caractéristiques de ces sociétés ?

Certes les représentations littéraires ne manquent pas dans les œuvres d’Aimé Césaire, de Derek Walcott ou d’Édouard Glissant. Ce dernier fait du paysage un des protagonistes essentiels de son roman La Lézarde. L’évocation de la végétation tient aussi une place primordiale dans la poésie d’Aimé Césaire. Mais les premières retranscriptions littéraires de la nature sont le fait des conquérants européens et des Blancs créoles. Selon Catherine Benoît la naissance du paysage dans la littérature guadeloupéenne remonte à la Lettre sur un voyage aux Antilles de Nicolas Germain Léonard (1798)(3).

Ne peut-on considérer le “jardin créole” comme un bel exemple de valorisation de la nature par  l’art du jardin ?

Cependant le terme de  paysage n’existe toujours pas dans la langue créole, affirme Catherine Benoît qui analyse la relation de la population avec la nature dans son article Pays, mouvements et sons dans la vallée de Grande-Rivière : pour une approche phénoménologique des paysages de Guadeloupe : « La perception de la nature antillaise comme faisant paysage ne fait pas l’ombre d’un doute aujourd’hui pour un Européen, en va-t-il de même pour la population antillaise » (3) ? En tous cas, on retiendra que :

« La notion de paysage, si elle est définie en mettant l’accent sur la vue, ne rend pas compte des relations premières que les Guadeloupéens ont de leur environnement. Il existe cependant une esthétique paysagère qui privilégie d’autres sens et perceptions au-delà de la « belle vue » : priment l’ouïe, le sens du mouvement et le bien-être dans l’appréciation d’un environnement. (3)

Si certaines œuvres caribéennes ont restitué fidèlement sur la toile des images perçues par le système optique humain, la relation des plasticiens caribéens relève beaucoup moins aujourd’hui de l’esthétique et de la contemplation.

 

Certains sont sensibles, en accord avec  la vision d’Édouard Glissant à l’inextricable foisonnement de la nature. Le paysage est démesure, tourbillon de verdure envahissant.  Et la parole de mon paysage est d’abord forêt, qui sans arrêt foisonne. Je ne pratique pas l’économie du pré, je ne partage pas la tranquillité de la source (4). Le pan de végétation, la montée inextricable des racines et des palmes, revient infiniment dans nos songes. Nos profonds se révèlent en branches et lianes et fougères surgies d’un seul élan(5).

A propos d’Alma mater, une  série de vues de la forêt tropicale, voilà ce que dit le photographe Jean-Baptiste Barret  (Martinique): Visuellement l’élan du vertical, la profusion et l’enchevêtrement des lignes de forces butent sur la frustration du mur. On dit que ce monde est vertical, dans le sens où il n’offre pas de perspective. C’est un mur végétal qui n’est pas sans évoquer La Jungle de Wifredo Lam. Accepter cette vision frontale, presque conceptuelle, c’est accepter d’ouvrir un rideau sur sa vision intime. Longtemps mon regard est resté boqué ou méfiant puis d’un coup le seuil émotionnel a ouvert le rideau au regard photographique. En-dehors de sa richesse biologique, la forêt tropicale est un univers symbolique où se crée un ensemble plus ou moins conscient d’images mentales. Le lieu impénétrable dit vierge, fascine. Il favorise le développement d’un imaginaire chimérique ou invraisemblable. Il y a de la révélation à se laisser submerger par cette nature là.

 

Nadia Huggins

 

Jean- Baptiste Barret, Alma mater, photographie

 

Jean-Luc de Laguarigue    Sur les traces de Césaire, Grand-Rivière, 2018

 

On retrouve cette impression de mur impénétrable dans bien des peintures ou des photographies, par exemple Fluid perception : banyans as metaphor de Lilian Garcia – Riog (Cuba) ou Surnaturels de Pierre Roy Camille (Martinique)

 

Pierre Roy- Camille, Fantastic time, Encre, huile et feutre sur papier photo brillant, 205×150,2013

 

Pierre Roy- Camille, Razyé, Encre, huile et feutre sur papier photo brillant, 205×150,2013

 

Quelquefois dépositaire de l’état psychique de l’auteur, la photographie ou la peinture se charge de ses angoisses. Ainsi, pour Jean–Luc de Laguarigue (Martinique) :

« L’état d’inquiétude dans lequel je me suis trouvé pendant la crise sanitaire du Covid 19 a influencé le développement de ces photographies de mangrove captées bien des années auparavant.  J’ai ressenti comme une évidence que je devais les présenter par le rendu du négatif, avec des valeurs de gris inversées. Les reflets des racines créent des formes géométriques doublées, inquiétantes et cauchemardesques avec un effet de renversement. ll n’y a aucun effet numérique. Les reflets viennent d’une eau sans ondes et troublent la vision. J’y vois une métaphore de notre situation tordue, tortueuse, dangereuse, la  traversée poétique d’une nuit intérieure symbolique. Je continue, sans forcément le mentionner, de  répondre à Patrick Chamoiseau sur l’irréductible de la photographie. Ces images sont purement photographiques et aucun autre moyen visuel n’aurait permis ce rendu. »

 

Jean-Luc de Laguarigue  1985 la mangrove Comté de Lohéac en Guadeloupe

 

Jean-Luc de Laguarigue 1985 la mangrove Comté de Lohéac en Guadeloupe

 

Dans le domaine pictural, c’est un diptyque de Jacqueline Fabien qui va illustrer ce point de vue. Ce diptyque se veut une métaphore du tragique. Le paysage n’est pas l’élément principal de l’œuvre bien qu’il occupe  la majeure partie de l’espace. Ces deux tableaux proposent une réflexion sur le tragique et sa représentation. L’essentiel n’est pas la représentation d’un paysage désolé mais plutôt la projection du sentiment du tragique. L’incohérence des styles entre les parties, une mer et un ciel minimalistes, une zone bâtie expressionniste, un  personnage réaliste, une bulle de bande dessinée en est en quelque sorte la preuve. Ceci s’affirme dans la seconde version avec la déstructuration des éléments de plus en plus abstraits et la couleur rose envahissante, couleur de la chair, vulnérable, blessée, démontrent  bien qu’il ne s’agit pas seulement d’un morceau de paysage.

 

Jacqueline Fabien , Pourquoi ne pas peindre le tragique 1, Tryptique, Acrylique sur toile 200×190,2018.jpg

 

Jacqueline Fabien , Pourquoi ne pas peindre le tragique 2, Tryptique, Acrylique sur toile 200×190,2018

 

Mais le paysage, désigne aussi  un territoire façonné et habité par des sociétés particulières. C’est un endroit où se superposent les empreintes déposées au fil du temps par ses occupants successifs.

Comme le demande Simon Schama : Existe-t-il encore un coin de nature qui ne soit pas saturé d’histoire ?  (6)

 C’est bien ce qu’expriment trois auteurs majeurs de la Caraïbe, Aimé Césaire, Édouard Glissant, Derek Walcott. Ils ont placé la nature  au cœur de leur réflexion et même partagé une approche sensiblement similaire du paysage caribéen : la nature est porteuse de traces,  palimpseste du passé.  Il  faut la débarrasser d’une grille de lecture coloniale et exotique, il faut la décrypter pour construire son identité, il faut la réinventer et l’investir de valeurs positives.

Parmi de multiples extraits d’Aimé Césaire associant mémoire et paysage, pourquoi ne pas retenir  les deux suivants :

Une goutte de sang monte du fond
seule incline le paysage
et au faîte du monde
fascine
une mémoire irréductible
 (7)

Au bout du petit matin, le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d’hommes, le morne seul et son sang répandu, le morne et ses pansements d’ombre, le morne et ses rigoles de peur, le morne et ses grandes mains de vent.(8)

Édouard Glissant le formule ainsi : Notre paysage est son propre monument : la trace qu’il signifie est repérable par-dessous.(9)Le paysage est un personnage-clé de l’histoire dans les Antilles. Aussi, décrire le paysage ne suffira pas. Il faut le comprendre dans ses profondeurs (10). Le sens du paysage n’est pas seulement dans l’étendue horizontale, mais la profondeur verticale recèle à son tour un sens qui est sa  propre mémoire et son propre « mémorial ».

De même pour Derek Walcott, «  L’histoire ne s’efface pas au lever du soleil. Elle est là, présente dans la géographie antillaise, dans la végétation. La mer soupire avec les noyés de la Traversée, agonise avec le massacre des Aborigènes caraïbes, arawak et tainos, saigne dans la fleur de l’immortelle et même la vague incessante sur le sable, ne peut effacer la mémoire » […]  (11)

Voilà pourquoi, pour les poètes Césaire et Walcott, inventorier et nommer les éléments naturels participent de la reconquête de leur environnement  et  de leur identité.

Si je nomme avec précision, c’est qu’en nommant avec précision, je crois qu’on restitue à l’objet sa valeur personnelle, comme lorsque l’on appelle quelqu’un par son nom ; on le suscite dans sa valeur unique et singulière […]. En les nommant, flore, faune, dans leur étrangeté, je participe à leur force, je participe de leur force ». (12)

Interroger le paysage de Martinique d’un point de vue de l’histoire, c’est bien le projet d’Annabel Guerrero (Venezuela). Mon point de départ a été la phrase d’Édouard Glissant « Notre paysage est son propre monument : la trace qu’il signifie est repérable par dessous. C’est tout histoire».Cette phrase m’a interrogée dans mon rapport au paysage. Si le paysage est traversé par l’histoire et si il est « tout histoire » comment capter cette historicité du paysage? Quels sont les signes et les traces à chercher en vue de capter cette histoire cachée sous l’abord neutre du paysage qui se présente constamment à notre vision? Et si le paysage est son propre monument comment capter dans l’horizontalité qui le constitue au premier abord, la verticalité historique qui s’enracine dans le temps et l’espace du territoire de la Martinique en ce qui nous concerne.

Je vais interroger de cette façon les différents espaces de la Martinique, de la mangrove à la plaine, en passant par la montagne et la mer. Chaque partie du travail (installations, série photographique, vidéo) va se faire autour d’un de ces paysages spécifiques de la Martinique.

 

Anabell Guerrero, Bambous,photographie 2019copyright anabell guerrero

 

Anabell Guerrero, Flèches de canne 2019copyright anabell guerrero

 

C’est une plasticienne, née Addis-Abeba, en Éthiopie, installée à New- York, Julie Merhetu qui offre l’illustration la  plus remarquable de la retranscription picturale d’une présence du passé dans le paysage

“Juste” un paysage, ça n’existe pas. Le paysage physique est rendu politique à travers les événements qui s’y déroulent, et pour moi, il est impossible de penser le paysage américain sans être renvoyée à l’histoire de sa colonisation et à la violence de ce récit. Peu avant l’émancipation, les Amérindiens des Sierra Nevada et des frontières à l’Ouest du pays ont été complètement anéantis par ce projet expansionniste. Ce qui m’a intriguée, c’est comment ce spectre de l’anéantissement, immédiatement suivi de celui la conservation, peuvent coexister dans le même paysage géographique.

Le mouvement anti-esclavagiste, la guerre de Sécession, le mouvement vers l’émancipation des esclaves… toutes ces dimensions sociales qui font partie de ce récit trouvent rarement leur place dans le discours autour des tableaux de paysages américains. (13)

Les enchevêtrements en couches de gestes et d’effacements abstraits reflètent un paysage qui est continuellement remodelé par le mouvement physique et la lutte dans les œuvres HOWL, éon (I, II) de Julie Merhetu

Mémoire historique mais aussi mémoire intime se reflètent dans le paysage, notamment avec Paysage n°7 de Brice Lautric. Ce sont des auto-paysages, des sérigraphies sur plaque offset recyclées, qui abordent la notion d’apparition et de disparition du souvenir.

Brice Lautric, Paysage n°7,sérigraphie sur plaque offset,147x147,gracieuseté de l'artiste

Brice Lautric, Paysage n°7,sérigraphie sur plaque offset,147×147,gracieuseté de l’artiste

 

Ce premier numéro de Faire Monde(s) s’attache à la confrontation des multiples approches du paysage avec des auteurs de Colombie, Cuba, Venezuela, Mexique, France, Martinique, Belgique, Angleterre.

Dominique Brebion

 

1 Julie Mehretu: Politicized Landscapes ( Art21 « Extended Play »)

2 Schama Simon, Le Paysage et la mémoire,  1999

3 Benoît Catherine,  Pays, mouvements et sons dans la vallée de Grande-Rivière : pour une approche phénoménologique des paysages de Guadeloupe , VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement Hors-série 14 | septembre 2012

4 Edouard Glissant, Le  discours antillais, 1997

5 Edouard Glissant, La Cohée du Lamentin, 2005

6 SchamaSimon, Le Paysage et la mémoire, Seuil, 1999

7 Aimé Césaire, Noria-Moi, laminaire, 1982

8 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939

9 Édouard Glissant, L’intention poétique, 1997

10 Edouard Glissant, Le  discours antillais,1997

11 Derek Walcott, The Antilles: Fragments of Epic Memory: The Nobel Lecture

12 Aimé Césaire, La Poésie…in Aimé Césaire, la Poésie Seuil 1994

13 Julie Mehretu: Politicized Landscapes | Art21 « Extended Play »